Samedi 16 février, j'ai acheté deux petits drapeaux avec l'aigle bicéphale (symbole du peuple albanais, jadis largement utilisé au Kosovo pour appuyer les revendications d'indépendance vis-à-vis de la Turquie).
Le lendemain, en compagnie des mes deux petites filles, je suis allé comme tout le monde devant le Grand Hôtel de Prishtina (au centre ville, où l'indépendance a été proclamée), assister à la réalisation de mon rêve. Perdues dans la foule, mes deux petites agitaient leurs petits drapeaux dans l'air de l'après-midi ; c'est comme ça que je les ai prises en photo, en souvenir de ce jour où une nouvelle ère a commencé pour le Kosovo.
Dans quelques années, elles découvriront ces photos, avec nostalgie, en revoyant leur père et une foule qui pleuraient de joie sans qu'elles comprennent vraiment pourquoi. L'origine de nos larmes est une longue histoire... L'important est que, lorsque viendra pour elles le jour de se souvenir, de l'eau aura coulé sous les ponts ; l'important est que, ce 17 février 2008, le Kosovo soit devenu le 193ème Etat du monde.
D'ici là, mes filles auront grandi, elles auront peut-être effectué leurs études au Kosovo, dont les diplômes universitaires n'auront rien à envier à ceux des autres pays et qui seront reconnus à l'étranger. Peut-être auront-elles décidé entre-temps d'aller vivre dans un autre pays européen. Un pays où elles ne seront pas entrées de manière illégale, ni en empruntant un quelconque réseau de trafic d'être humains ; elles auront pris le train à la gare de Fushë-Kosovë un train qui pourra aller n'importe où en Europe, puisque le Kosovo en fera partie depuis plusieurs années. Ou bien auront-elles pris l'autoroute reliant Prishtina aux autres capitales européennes.. Les visas ? De l'histoire ancienne !
D'ici là, le Kosovo aura enfin consolidé son système judiciaire. Les procureurs et les juges qui avaient servi dans les divers systèmes locaux ou internationaux ne seront plus en poste. Le Kosovo ne sera plus un paradis pour les criminels et les trafiquants. Notre pays sera plus la plaque tournante européenne du crime.
Peut-être, ce jour-là, mes filles entendront-elles d'une oreille distraite les informations à la radio. On y aura annoncé la libération de tel ou tel fonctionnaire kosovar qui aura purgé sa peine pour corruption et abus de biens sociaux, prononcée une vingtaine d'années plus tôt. Lorsque, ce jour-là, elles se rappelleront le 17 février 2008, elles auront déjà derrière elles une riche expérience professionnelle. Le chômage endémique sera de l'histoire ancienne, une triste réminiscence du passé. Oui, ce jour-là, mes filles vivront dans un Kosovo apaisé et tranquille, un territoire proclamé Etat écologique à cause de la qualité de son air, de son eau et de son sol.
Mais, pour que ce rêve se réalise pour tous nos enfants, nous devons, des aujourd'hui, entamer notre dur combat pour construire ce nouvel Etat. Car tout est à faire. L'enseignement, le système judiciaire, les infrastructures et l'économie sont en ruines... Le chômage, la pauvreté, la corruption, la criminalité, elles, prospèrent. Difficile de savoir par où commencer ! Mais, si nous voulons aller au bout de notre rêve, nous devons faire face à tout cela. Dès aujourd'hui, avec nos mains et notre esprit, nous devons prouver que l'engagement colossal de toutes les générations qui ne sont plus et l'aide extraordinaire des pays occidentaux au Kosovo n'ont pas été vains.
En revenant de la place devant le Grand Hôtel, nous sommes rentrés directement à la maison. J'ai soigneusement replié puis rangé les deux petits drapeaux. Car aujourd'hui est un jour nouveau, et l'immense tâche de construction et de consolidation d'un nouvel Etat nous attend.
Ilir Mirena, Gazeta Express, Prishtina